Informations
Titre en allemand : Fragmente-Stille, an Diotima
Année de composition : 1979-80
Instrumentation (fr) : quatuor à cordes
Instrumentation (en) : string quartet
Notice (fr) : Nono est un des plus grands musiciens vivants, mais il est à redouter que, si sa passion politique continue de progresser, son activité finisse par échapper à la compétence du critique musicale. Ce portrait de Nono par Claude Rostand, en 1970, laissait encore une porte ouverte un «Nono, musicien pur». Entre-temps, le compositeur fut presque oublié dans les pays francophones. En ces années, la critique allemande et italienne se demandait si Nono s’était converti, s’il avait fait demi-tour, et cela face à des œuvres comme Fragments — Silence pour quatuor à cordes (1979/80), Das atmende Klarsein (1980) et Quando stanno morendo. Diario polacco secondo (1982) pour voix, instruments et musique électronique. Et c’est à Lyon, en 1982, qu’eut lieu la création française du deuxième opéra, Al gran sole carico d’amore (1972/75) qui semblait confirmer le fait que le compositeur était tres occupé, voire même hanté, par la politique.

Et pourtant, le quatuor Fragments — Silence ne peut que remettre radicalement en question cette image stéréotypée de Luigi Nono. Si, jusqu’au deuxième opéra, ses œuvres ont été marquées par de grands contrastes dramatiques, par une sonorité expressive et par la chaleur de la voix humaine mais à peine par l’intimité de la musique de chambre ce quatuor, quant à lui, s’intègre entièrement dans la tradition du genre. En effet, placé dans la lignée des grands quatuors à cordes, nous y trouvons la même concentration optimale de l’écriture musicale, cette subjectivité extrême, cette rigueur exceptionnelle et même les grandes difficultés d’exécution.

Cette œuvre, composée entre juillet 1979 et janvier 1980, fut commandée par la ville de Bonn pour le 30e Festival Beethoven et créée par le Quatuor LaSalle le 2 juin 1980 à Bad Godesberg. Elle est dédiée à ses interprètes «mit innigster Empfindung» («avec le sentiment le plus profond»). Ces Fragments — Silence sont intimes, intériorisés jusqu’à l’ésotérisme, sont une mise en question du moi sans hésitation, de telle sorte que cette ceuvre est liée aux quatuors «existentiels» de Smetana, Hugo Wolf et Janacek, et, surtout, à la Suite Lyrique d’Alban Berg.

Ce quatuor de Nono s’intègre dans une tradition en même temps qu’il la refuse. Son titre, Fragments — Silence, indique que cette musique est faite aussi bien de sons que de silences, de pauses nombreuses et longues. Le discours musical ressemble à un paysage d’ilôts qui émergent, puis disparaissent dans la tranquillité. «Fragments» signale une structure discontinue, non linéaire, l’absence d’une trajectoire qui viserait, dès le commencement, le but final. Le titre de la pièce pour piano et bande, écrite pour Maurizio Pollini en 1976, reflétait déjà un mouvement comparable: «…sofferte onde serene …», c’est à dire une souffrance surgissante («sofferte»), une oscillation de vagues qui se perdent («onde») et le repos serein («serene»).

La sérénité, l’air frais et la lumière brillante indiquent une couleur nouvelle dans la palette du compositeur vénitien: la dominance du registre aigu, des harmoniques, le jeu sur la touche et près du chevalet, les sons produits par le bois de l’archet tiré ou battu et une dynamique entre le piano et un pianissimo à la limite de l’audible. Ce sont des sons éthérés («aus dem Aether»), des sons d’un monde plus secret («geheimere Welt»), c’est un discours qui échappe à une description verbale, qui n’est que musical. Ces Fragments — Silence s’adressent à un auditeur disposé à la découverte d’un monde. «réveiller l’oreille, les yeux, la pensée humaine, l’intelligence, le maximum d’intériorisation extériorisée, voilà l’essentiel aujourd’hui», disait Nono en 1983 lors d’une conférence à Genève.

Le «monde plus secret» de ce quatuor est énigmatique, il interroge et remet en question. Encore une fois, c’est le titre qui indique ce «monde secret»: A Diotima en effet, «… aus dem Aether…» et «… geheimere Welt…» ne sont que deux des quarante-sept fragments de poèmes de Friedrich Hoelderlin que le compositeur a placé à cinquante deux endroits de la partition. Douze d’entre eux sont tirés du poème Diotima, hommage du poète à la femme bien-aimée. La citation «… das weisst aber du nicht…» («mais cela tu ne le sais pas»), extraite de Wenn aus der Ferne («Lorsque du lointain») revient cinq fois, toujours liée à cette expression tirée du quatuor op. 132 de Beethoven: «mit innigster Empfindung». La structure musicale de l’œuvre se reflète encore dans ces citations poétiques puisque nul vers n’est complet, mais ces fragments créent un réseau d’allusions et de souvenirs des deux amants Diotima et Hoelderlin.

La musique, pourtant, ne commente ni ne peint ces textes. Nono a formellement interdit leur récitation pendant l’exécution. Il les appelait des «chants muets» qui proviennent «d’autres espaces, d’autres cieux, pour maintenir l’espoir d’une autre manière». Il demandait que les quatre musiciens les «chantent intérieurement selon leur propre sensibilité, d’après la sensibilité de sons qui vont vers tes sons les plus doux de la vie intérieure» (Hoelderlin).

La femme, l’amante, Diotima, vit encore sous une autre forme dans cette œuvre, forme «plus secrète» elle aussi. Il faut savoir qu’en 1889, Verdi composait dans ses Quattro Pezzi Sacri un «Ave Maria» basé sur une «gamme énigmatique». Cette prière, véritable représentation de la Vierge, est un choeur à cappella qui fusionne la polyphonie pure d’un Palestrina et le langage expressif moderne. C’est cette même «gamme énigmatique» qui fournit à Nono le matériel de base du quatuor, une base significative mais cachée. La pensée de Luigi Nono ressemble ici à celle du vieux Verdi qui réunissait le monde ancien de Palestrina avec son présent car, quelques minutes avant la fin du quatuor, se trouve, dans la partie d’alto, le commencement de la voix principale d’une chanson d’Ockeghem: «Malheur me bat». Cette chanson de la Renaissance a été imprimée en 1501, dans les Harmonice Musices Odhecaton A de Petrucci, dans la ville natale de Nono. Pendant ses études avec G. F. Malipiero et Bruno Maderna, Nono a transcrit cette chanson, et Maderna l’a orchestrée plus tard. Mais cette citation d’une plainte amoureuse du compositeur le plus énigmatique de la Renaissance ne renvoie pas seulement à l’histoire musicale, elle est en même temps chargée de souvenirs du maître et ami Bruno Maderna.

Cette mélodie ancienne et ces souvenirs sont tout aussi présents que les douleurs («Malheur me bat») et que l’espoir. Et toujours il y a cette question posée par le compositeur: «Où suis-je, qui suis-je?». Il se la pose à lui-même, et il la pose à l’auditeur en vue d’un dépassement: «Ce qui pousse vers d’autres espaces, d’autres cieux, d’autres sentiments humains, à l’intérieur et à l’extérieur, sans dichotomie entre les deux, comme la mentalité banale et manichéiste le soutient encore maintenant», disait Luigi Nono dans sa conférence à Genève. Une pensée musicale est envisagée, «qui transforme la pensée des musiciens» — «avec le sentiment le plus profond».

Notice (en) : To compose a string quartet: from the late works of Beethoven up to Schoenberg and Bartók, this has always meant facing the greatest musical challenge. String quartets have represented the fruit of a “long and laborious endeavour”: (Mozart), fusing the maximum density of musical argument with “innigster Empfindung” (“the most heartfelt sentiment”: Beethoven’s indication in the slow movement of op. 132) into music that deliberately renounces the wealth of colour and contrast found in opera and symphony.

Before the composition of his String Quartet, there had been no chamber music in Luigi Nono’s ceuvre. Even with all his attention to creating intricate microstructures, it was still expressive sound, the human voice and, above all, large-scale dramatic contrasts that formed the essence of his music. In his Quartet, however, Nono faced head-on the most extreme demands of the genre’s traditions: Fragments — Stillness, For Diotima (commissioned by the city of Bonn for the 30th Beethoven Festival, composed between July 1979 and January 1980, first performed on 2 June 1980 in Bad Godesberg by the LaSalle Quartet to whom it is dedicated “mit innigster Empfindung”) is a quartet of the utmost concentration, of radical subjectivity, of extreme rigour — and of enormous technical difficulty for the performers. But at the same time, these Fragments — Stillness are intimate and inwardly directed to the point of being esoteric; they are an unshielded act of self-questioning that recalls the “existential” quartets of Smetana and Wolf, Janacek and particularly Alban Berg’s Lyric Suite.

Although Nono’s work thus clearly belongs to the string quartet genre, some of its features nevertheless contradict that tradition. This is intimated by the title itself, Fragments — Stillness- Nono’s Quartet consists of stillness as well as sound, of many and long pauses. It is like an archipelago of sound emerging from that stillness only to fade again and again into those pauses. By “fragments” is meant here an extremely fragile web, which appears open on all sides and repeatedly assumes a state of motionlessness, even within the islands of sound, rather than a strict linear progression from the first note to the final chord. The title of Nono’s piano piece written for Maurizio Pollini in 1976 already suggests this fading in and fading out: “…sofferte onde serene…” (“…serene waves endured…”). The timbral profile of the String Quartet, too, is determined by personal anguish (“sofferte”) and by the swelling and subsiding of waves (“onde”), suspension in tranquil serenity (“serene”).

Weightlessness, light, air — these are suggested by sounds which are characteristic of this work but previously quite unusual for Nono: notes produced by very high hand positions, harmonics, flautato, notes played on the fingerboard and near the bridge, notes produced with the wood of the bow by tapping it or drawing it across the instrument — and all within a dynamic range kept largely between p and a barely audible ppppp. These are sounds as “from the ether”, tones from a “more secret world”, a musical language that defies attempts at verbal description, one that is pure sound. The Fragments — Stillness must be discovered aurally, literally extracted in the process of hearing. “To awaken the ear, the eye, human thought, intelligence, externalizing as fully as possible that which has been internalized — this is what matters today”, stated Nono in a talk given in Geneva in 1983.

The “more secret world” of this quartet has something eminently mysterious about it; it questions and it raises questions. This is hinted at by the title: For Diotima.”… from the ether…” and “… a more secret world…” are two of 47 short quotations from the poetry of Hoelderlin that the composer has written into the score in 52 places. Twelve of these quotations, significantly, stem from a single poem, Diotima; another (“… das weisst aber du nicht…” — “but you cannot know that”, from Wenn aus der Ferne — “If from a distance”) recurs five times, always together with Beethoven’s indication “mit innigster Empfindung”. Here too, in the verbal mode, a fading in and out: not complete lines, but a web of memories and allusions to Diotima and Hoelderlin, to the lovers.

The music does not illustrate or comment on the texts. Nono said that “they must not under any circumstances be recited during a performance”, nor should they be misunderstood “as naturalistic programme indications”. — He called them “silent “songs” from other spaces and other skies, intimations that one need not say farewell to hope”. The four players “may “sing” them silently as they experience them — as sounds striving for that “delicate harmony of the inner life” (Hoelderlin)”.

Hoelderlin’s Diotima, as woman and lover, appears in yet another form in Nono’s Quartet. In 1889 Giuseppe Verdi composed a setting of the Ave Maria as a harmonization of an unusual, “enigmatic scale”. This work (one of the Quattro Pezzi Sacri) for chorus a cappella combines modern expressiveness with vocal writing in the style of Palestrina to create a prayer, a musical representation of the Virgin. The same “scala enigmatica” serves as material for Nono’s Quartet, a submerged layer not directly audible, another of the work’s “more secret worlds”.

Verdi fused the old (Palestrina) with the contemporary, and Nono does the same: the principal voice of the chanson “Malheur me bat” (“I am struck by misfortune”) is hidden in the viola part a few minutes before the end of the Quartet. This Renaissance song attributed to Ockeghem was printed in 1501 in Venice, in Petrucci’s Harmonice Musices Odhecaton A. Nono analysed this collection during his studies with Malipiero and Bruno Maderna, and Maderna later orchestrated this very piece. The quotation of a lovers lament by Ockeghem, the most enigmatic of the great Netherlandish composers, is not only an allusion to an earlier period in the history of music, it is also charged with memories of the composers late mentor and friend, Bruno Maderna.

Old music, memories, things from the distant past are thus present here like pain (“Malheur me bat”, linked with Hoelderlin’s “… wenn ich trauernd versank… das zweifelnde Haupt…” — “when in sorrow I foundered… my doubting mind”) and hope (“… heraus in Luft und Licht…” — “out into air and light”, “… hoffend und duldend…” — “hoping and enduring”). The composer poses the fundamental question: “Where am I, who am I?” He asks himself — and his listener. To question relentlessly, with the repeated ‘… das weisst aber du nicht…” (“but you cannot know that”) also implies a readiness to break out of the habitual, the petrified, and to emerge “into the open air” — “mit innigster Empfindung”.

Rédacteur (fr) : Juerg Stenzl
Rédacteur (en) : Juerg Stenzl
Traducteur (en) : C Stenzl, L Pan
Exécutions : 20132, 20133, 20147, 28888, 29202, 29464
Artiste impliqué
Nom Part Fonction Id éditeur Genre
Luigi Nono 100% Compositeur M